L’Oeil du Monstre
Une nouvelle se déroulant dans le monde de Blackened
BO : PSY « inside » - http://psyindus.free.fr
Je prends place dans l’habitacle étroit de l’armure. Odeur de sueur, d’huile de moteur et de cuir. L’interface s’affiche sur l’écran plus vieux que moi. Les jauges ornant le pourtour commencent à se remplir d’huile. Lorsque la jauge est pleine, une languette en carton bascule en dessous pour afficher « OK ». Celle des systèmes oculaires bascule ; les cinq écrans se parent d’une vision verdâtre des environs : avant, arrière, flancs et dessus. Vient le tour des systèmes respiratoires ; un bruit de soufflerie s’enclenche, l’air se rafraîchit. L’odeur rance omniprésente du hangar disparaît, filtrée à travers les innombrables couches de coton béni par le Synode. Suit rapidement le réacteur quantique ; le ronronnement familier fait vibrer l’armature. Et, enfin, les systèmes de sustentation se mettent en route ; l’armure se redresse. Le casque racle légèrement le haut plafond, à 5 mètres du sol.
Les armures des autres membres de mon unité s’animent à leur tour. Nous sommes prêts à accomplir notre mission, ma première dans le Dehors, pour la gloire de la garde exogène. Pour l’instant, je n’ai jamais eu qu’à disperser des émeutes qui s’arrêtaient dès que les agitateurs apercevaient nos cuirasses ou à garder des dépôts de nourriture pour empêcher les miséreux de les investir. Des tâches fort peu glorieuses, bien loin de l’idée que je m’étais faite de la vie d’Exogène. Je tremble donc légèrement d’appréhension. J’espère que je pourrai prouver ma valeur à mes supérieurs et à mes camarades.
A la sortie du hangar, le flot des habitants est compact : ouvriers en manteaux élimés fumant pour la plupart des pipes de mauvais tabac, un groupe de jeunes habillés à la dernière mode, des calèches et des fiacres emmenant des membres des Consortiums de leurs habitations luxueuses à leurs bureaux spacieux ou leur épouse chez leur amant, des crieurs publics abreuvant les passants des nouvelles de la Cité en beuglant dans leur mégaphone. Les femmes nous sourient sans savoir où se trouve exactement notre visage : une superbe rousse décoche une œillade à faire fondre la glace en direction de… mon épaule. Le métro à vapeur passe mollement à travers la foule, tandis que nous progressons en touchant presque les lampadaires. Les rues fourmillent d’activité. Ce n’est pas un hasard si le Caporal nous fait arpenter la ville à cette heure-ci : il s’agit de montrer aux adeptes de la Noirceur que nous sommes présents. Certains individus dans la foule baissent la tête et s’éloignent rapidement du carrefour, vite pris en chasse par des agents du Synode dissimulés. Le ciel est occupé par la silhouette massive de l’Artefact, l’Objet Dieu venu englober notre monde pour le protéger d’un danger dont nous ignorons tout, nous plongeant par là même dans les ténèbres. Je m’attarde à contempler les motifs qui ornent la surface de notre bienfaiteur : le Deus Ex Machina, et me demande s’il apprécie le culte que nous lui rendons, celui du Synode, dont ma caste, les Exogènes, est le bras armé.
Après une heure de lente progression, nous sortons enfin de la Cité, sous les vivats des badauds qui nous ont suivis jusque là. Une enfant âgée d’à peine quelques printemps, toute excitée, me fait un sourire radieux en agitant la main. Nous abandonnons le confort et la relative sécurité du Dedans pour nous enfoncer de l’autre côté, rempli de choses que seules les rumeurs et les on-dit peuvent décrire. Un délicieux frisson d’excitation parcourt ma colonne vertébrale et ma nuque. Une douleur me vrille l’estomac, m’obligeant à arrêter mon armure. Une voix rauque s’élève dans mon habitacle :
« Première classe Dagilev, un problème mécanique ?
Non, Caporal. Des crampes d’estomac. Rien de grave, pardonnez-moi. »
Dans ce cas, mangez un morceau et remettons-nous vite en route.
Bien, Caporal. »
BO : Chrysalide « black bloc » - http://audiotrauma.music.free.fr
Un bruit lointain de percussions nous entoure quand nous pénétrons dans le hameau isolé. Ces saletés de pervertis ne doivent pas être loin. Les baraques dévastées témoignent en tout cas de leurs exactions. Le village a été le théâtre d’un véritable massacre. Mes yeux enregistrent des scènes que je préfèrerais n’avoir jamais contemplées. Dans un coin, un chien est occupé de fouiller le ventre d’un mort. Les bubons ont dévasté son pelage et montrent ostensiblement la marque de la Noirceur. Un membre de l’unité le descend d’une balle de l’énorme fusil quantique intégré à son armure. Des morceaux de ses entrailles vont maculer en une pluie sanglante les corps épars. Les habitants ont apparemment été surpris au cœur de la nuit : leurs cadavres sont éparpillés autour des maisons. Ils ont payé cher le fait de vivre dans une si petite cité. De loin en loin, le corps d’un perverti dénote dans la masse des morts du village : mince et presque nu, son corps est orné de tatouages tribaux qui se mêlent quelquefois à la Marque de la Noirceur. Les pervertis portaient des armes primitives : lames, frondes et bolas. Ces projectiles servant à immobiliser les proies me font recompter mentalement les corps des villageois. Etonnamment peu comparé au nombre d’habitations. Un hoquet d’horreur me soulève le cœur. Je peine à réfréner ma nausée en pensant au monstrueux festin qui se déroule peut-être en ce moment même dans les environs.
J’observe minutieusement les alentours à la recherche de fumée ou de quoi que ce soit qui trahirait la présence des cannibales. Mon attention est captée par un morceau de robe rose sur des jambes de petite fille dans l’encadrement d’une porte défoncée. Je me rue à l’intérieur. Mon passage achève de fragiliser les poutres de la bâtisse en ruines et fait s’effondrer la moitié du toit. Je manœuvre la cuirasse pour l’abriter des gravats et l’entoure des bras puissants de mon armure. Une gamine agonisante, respirant péniblement, me regarde avec de grands yeux mouillés de larmes. Son visage d’ange ne peut cacher sa douleur. La crasse sur ses joues renforce l’horreur de cette vision. Une sensation humide sur mes joues. Je désengage péniblement mes mains des commandes de l’armure pour voir de quoi il s’agit. Des larmes. Un gros sanglot m’échappe tandis qu’une boule douloureuse se forme dans ma gorge. Je coupe la liaison audio avec le reste de l’unité. Après mon faux pas à la sortie de la ville, inutile de donner à mes camarades davantage de grain à moudre. Le bleu que je suis n’est pas encore assez blindé à leur goût. Je ne le sais que trop bien, mais je deviendrai insensible plus tard. Pour l’heure, le visage apaisé de la fillette me rappelle trop celle qui m’a dit au revoir à la porte de la cité.
Une vibration sourde traverse le sol et le son martial de cors et de tambours s’élève, très proche. Trop proche. Je rebranche la liaison, le Caporal hurle de douleur dehors. Je pivote pour assister à un spectacle apocalyptique : les armures de mes camarades sont littéralement submergées de formes autrefois humaines mais à présent grossièrement déformées par la corruption. L’un d’eux redresse sa cuirasse en envoyant ses assaillants à plusieurs mètres. Mais cela ne lui fournit qu’un court répit : une horde de pervertis l’ôte presque instantanément de ma vue. Je me précipite à son secours lorsque tous mes senseurs sont bloqués par une véritable marée humaine qui couvre intégralement mon armure. Tout à coup, le capteur qui balaye le haut de ma cuirasse se dégage pour me laisser entrevoir l’un de ces immondes débauchés me lancer un sourire cruel et pervers, avant que sa bouche ne lâche un long filet de liquide noirâtre.
Le métal fume lorsqu’il entre en contact avec la substance immonde. Je ne peux étouffer un long hurlement de peur à l’idée d’être touché par cette chose. Le sourire de mon bourreau s’intensifie un peu avant que ses traits ne s’affaissent et qu’il ne vomisse un flot encore plus abondant de matière noire sur les trente centimètres de métal qui me protègent. Le cadran de mon réacteur quantique s’emballe quand une odeur méphitique se répand dans l’habitacle. Une brûlure impie me déchire le bras avant de dévorer mon âme et ma conscience. Je hurle, pris d’une terreur primale, animale. J’ai juste le temps de sentir une autre présence dans l’armure, juste à mes côtés, avant de sombrer dans le noir.
BO : 64Revolt « Martyr » - http://www.64revolt.com
Une violente douleur à l’épaule gauche me tire de ma torpeur. J’ai très chaud et je me sens très mal, en proie à une nausée lancinante. Je me redresse et m’immobilise, attendant que se dissipe l’impression de tanguer, puis je soulève avec appréhension le haillon qu’est devenu mon pourpoint pour voir la cause de ma souffrance. Une tumeur noirâtre d’une dizaine de centimètres de diamètre se love sous ma peau. Je me penche et vomis longuement, la tête pleine de visions horribles et syncopées. Je me redresse pour aspirer une goulée de cet air aux relents de cendres. Mes codétenus et moi sommes couverts de symboles impies tracés avec un liquide rouge-brun. L’odeur métallique qui empuantit l’air me laisse deviner qu’il s’agit a priori de sang des chèvres dont les cadavres écorchés et préparés reposent à une dizaine de mètres de notre « enclos ». Des troncs larges comme mon bras ont été enfoncés dans le sol pour délimiter notre espace vital. J’essaye vaguement de me glisser entre deux mais seul un serpent pourrait s’y aventurer sans y perdre un morceau de couenne.
Commence une très longue attente. Durant des heures, nous restons prostrés, chacun dans notre coin, évitant soigneusement de croiser le regard d’un autre. Nous avons tous vécu une expérience au-delà des mots. La seule idée d’en parler me donne la chair de poule. Personne ne pourrait comprendre l’impression de souillure ultime que j’ai ressentie. Personne. A la fin de la journée, nous sommes emmenés sans ménagement par nos gardiens. Mes yeux sont trop absorbés par mes pieds pour que je leur accorde la moindre attention. Le sol est couvert d’une mousse rabougrie de couleur sombre. Du coin de l’œil, j’aperçois des centaines de pieds nus et sales. Nous traversons une horde de ces pervertis, qui s’écartent pour nous laisser passer. Des coups, des insultes incompréhensibles et des crachats volent, mettant à rude épreuve mon corps fatigué et le brouillard qui occulte mes perceptions. Mais je tiens bon, refusant de voir ou sentir ce qui se produit autour de moi, m’accrochant désespérément à l’image de la petite fille du village. Son visage angélique maculé de crasse m’évite de fondre en larmes.
Après ce qui me semble une éternité, on me force à relever la tête. Je prends alors la véritable mesure du nombre de dégénérés assemblés sur la colline : une véritable armée, menaçante, agressive et prête à répandre la guerre sur la région. La multitude qui nous sépare du sommet se scinde alors en deux, dévoilant un escalier primitif formé d’ossements humains. Sur la crête, des silhouettes se découpent au pied d’un tas d’immondices d’une hauteur prodigieuse. Je reconnais le pauvre hère qui est venu donner l’alerte à Prague la veille. A ses côtés se tient un type habillé de manière luxueuse : un imperméable de cuir orné de motifs empyriques brodés en argent, une canne visiblement fondue intégralement dans le même métal et un haut de forme impeccable... Pas exactement le genre de type qu’on s’attendrait à voir au beau milieu des Carpates. Et encore moins au sein d’une assemblée de suivants de la Noirceur. La Créature machine d’Empyrium qui se tient à ses côtés dépare beaucoup moins : quasi aussi grande que le tas d’immondices et une stature à l’avenant. Ses bras simiesques touchent presque le sol, me permettant de jauger sa taille en comparant avec les deux hommes à proximité : entre six et sept mètres de haut !
Un flash brutal de lumière me déchire les yeux. Un Faisceau, une lueur pâle et rectangulaire, large de plusieurs kilomètres, surgissant à intervalles réguliers de la coque du Deus Ex pour permettre à la flore de survivre malgré l’obscurité, nous enveloppe. Mon courage est renouvelé par la conviction que la lumière de l’Artefact va purifier tous ces hérétiques. Au travers de mes paumes transpercées de lumière, je distingue ce que je prenais pour un amoncellement d’ordures s’animer, pris d’une sorte de monstrueux mouvement péristaltique. Je crois même apercevoir des membres humains remuer dans la masse. Aucun hurlement de terreur dans la foule de ses suivants, qui restent au contraire impassibles. Pourquoi ? La lumière du Deus Ex aurait dû détruire de telles abominations. Le Faisceau s’interrompt aussi brusquement qu’il est apparu, nous laissant aveugles. Quelques minutes plus tard, je récupère un semblant de vision, un flou restant imprimé sur mes rétines. Comme après chaque Faisceau, l’Aurore, le Deo Gratias, habille de sang l’horizon et les contours déchiquetés de la colline tandis qu’une brume rougeâtre monte du sol.
BO : Cheerleader69 « Godriders »
On me pousse violemment dans le dos. Je m’effondre sur les premières marches de l’escalier monstrueux. Deux pervertis aux visages peu commodes me soulèvent et m’encadrent pour me faire avancer. Nous voyant arriver, le visage de l’homme richement vêtu, que je subodore être à l’origine de notre malheur, se fend d’un sourire avide puis sa peau fond comme de la cire et révèle la marque de la noirceur. L’empreinte lui enserre la quasi-totalité du visage, comme une monstrueuse main. Je remarque alors entre ses mains ce qui ressemble à un crâne humain de petite taille, orné de deux couettes blondes liées par des rubans roses. Ce monstre tient le crâne de la petite fille que j’ai tenté de sauver comme s’il s’agissait d’un jouet !
« Et bien, petit Exogène ? Tu te sens bien impuissant à cette heure-ci, n’est-ce pas ? »
Je ne lui réponds rien. Son sourire s’accentue.
« Ah, ah, ah, ah, ah ! Tu appliques à la lettre les préceptes de ta caste, n’est-ce pas ? Attends que je me souvienne : ne prêtez pas le flanc aux critiques de la Noirceur, c’est ainsi qu’elle trouvera la faille lui permettant de s’instiller dans votre cœur… C’est bien cela ? »
Le doute qui m’étreint me coupe le souffle. Se peut-il que cet être vil ait fait un jour partie des Exogènes ? Je gronde :
« Silence, créature impie ! Tu souilles ces saintes paroles en les mêlant à ton discours empli de fiel. » « Je ne souille rien d’autre que les mensonges que le Synode enseigne depuis presque deux cents ans à tes semblables, sombre imbécile. L’artefact n’est pas un dieu ni une entité bienfaisante : il ne s’agit que d’une vulgaire coque, un labyrinthe ! Enfin, en ce qui concerne mon Maître, l’on pourrait parler de cocon, voire de matrice utérine… »
Son air sibyllin m’énerve de plus en plus :
« Finissons-en : vous allez me tuer de toute façon. A quoi cela peut-il bien vous être utile de me tourmenter de la sorte ! » « Que veux-tu, j’adore discuter avec mes anciens collègues de temps à autre… » « Passer du statut de bras armé du Deus Ex à celui de pire ennemi… Comment avez-vous pu ? » « Grâce à une rencontre fort profitable : celle du Magna Alter ! »
Je suis positivement soufflé par sa réponse. Le Magna Alter… Le nom est connu de tous les habitants de Prague : le monstre qui a failli détruire la ville aux premières heures du Deus Ex. Et qui n’a pu être arrêté que par les prières d’un homme : le Prima Cech, qui invoqua un Faisceau providentiel qui détruisit le Magna Alter. Du moins est-ce ce que tout le monde croit. Se pourrait-il qu’il s’agisse de la créature d’Empyrium ? L’homme a bien vu que j’observais son séide :
« Tu te trompes, novice… Cet hominidé n’est pas le Magna Alter ! Son enveloppe est bien plus imposante !, me déclame-t-il en désignant l’ignoble amoncellement de chairs derrière lui. Oh bien sûr, il n’est pas encore très présentable, mais bientôt, tout changera ! Grâce à toi, mon cher Dagilev. » « Que… Comment connaissez-vous mon nom ? » « Cela n’a aucune importance. Ton pauvre petit esprit embrumé a du mal à cerner ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Je le conçois, ne me figurant pas moi-même quel rôle un ignorant tel que toi vient jouer dans mon triomphe. Mais tu as été clairement désigné par le Magna Alter comme faisant partie du rituel final. Ta chair semble être la clé de tout. Pourquoi ? Je dois dire que je m’en soucie comme d’une guigne. Une fois localisé, te faire venir ici n’a pas été difficile : il m’a suffi de soudoyer ce minable apprenti sorcier en échange de la promesse de quelques miettes de pouvoir, et vous avez rappliqué tels des agneaux qui courent à l’abattoir. Et maintenant voici venu le temps de faire entrer mon nom dans l’histoire ! »
Son rire retentit dans l’air et me poursuit tandis qu’on nous traîne jusqu’à l’amas énorme. Un Œil gigantesque s’ouvre dans le maelström. Il y a du feu au fond. Il nous fixe intensément l’un après l’autre, puis le globe gigantesque semble pris de léthargie et ses lourdes paupières (des amas de chairs distendues) se ferment lentement. Une sensation malsaine me traverse, comme si la chose venait de nous jauger, de nous juger. De nous accepter. Des mains puissantes me poussent dans le dos, vers une gueule énorme qui s’ouvre dans le monceau de viande. Des rangées de dents s’étendent à perte de vue jusqu’à une gorge aussi noire que la nuit perpétuelle qui habille le monde depuis l’arrivée du Deus Ex. L’œil du Magna Alter finit de se fermer, et le feu qui éclaire son iris s’éteint enfin. Mais je sais.
Je sais que, bientôt, cette monstrueuse créature s’éveillera pour embraser le monde.
mardi 4 novembre 2008, par GO@T
